Qui de nous se trompe ?
Sur l'isolement, la prévision et l'épreuve partagée du réel
20 juillet 2026
I. Une phrase
La phrase est le plus souvent dite de bonne foi, parfois même par affection. Un proche l'adresse à quelqu'un qui vit seul depuis longtemps, absorbé par son propre travail :
« À force de rester seul, tu te fais des idées. Tu exagères. »
Celui qui parle ne veut aucun mal. La plupart du temps il s'inquiète sincèrement. Celui qui écoute sent quelque chose sans pouvoir aussitôt le nommer : il y a dans cette phrase une part juste et une part fausse, et les deux sont si étroitement tissées que, faute de pouvoir les séparer, il ne peut répondre. La conversation s'arrête là. Chacun s'en va persuadé d'avoir eu raison.
Cet essai ouvre cette phrase.
Nous la prenons non comme le problème d'une personne mais comme un type de discours qui revient. Quiconque travaille seul de longs mois en entend une version : l'écrivain, le chercheur, le fondateur, le compositeur, l'étudiant qui rédige une thèse, celui qui tourne depuis des années autour de la même question. La question est celle-ci : comment l'isolement agit-il réellement sur la perception du réel et sur la prévision de l'avenir ? Et qui est en position de le mesurer ?
II. Deux affirmations en un seul souffle
La simplicité de la phrase est trompeuse. Elle contient deux affirmations logiquement indépendantes l'une de l'autre.
La première est causale : l'isolement conduit à une rupture avec le réel. C'est une affirmation sur l'isolement, et elle peut être éprouvée empiriquement.
La seconde est épistémique : ton attente n'est pas réaliste. C'est une affirmation sur une prévision particulière, et elle ne peut être discutée que par quelqu'un qui sait sur quoi porte cette prévision.
Les deux affirmations peuvent être séparées. L'une peut être vraie tandis que l'autre est fausse. Quelqu'un peut être isolé, garder une prise parfaitement intacte sur le réel, et faire malgré tout une très mauvaise prédiction. Ou quelqu'un dont le sens du réel est gravement troublé peut se trouver avoir raison.
Lorsque le jugement fond les deux en un seul souffle, voici ce qu'il fait : il se sert de la première comme preuve et laisse passer la seconde sans démonstration. L'observation « tu es isolé » devient un pont vers la conclusion « donc tu te trompes ». Mais il n'y a rien sous le pont.
Le premier geste de cet essai est cette séparation. Le second est celui-ci : les ayant séparées, prendre les deux affirmations au sérieux. Car les deux sont parfois vraies.
III. La même architecture, deux vies
Pour qui veut comprendre ce que fait l'isolement, l'histoire réserve une étrange coïncidence.
Lorsque la cellule individuelle se répandit dans les prisons américaines au dix-neuvième siècle, le modèle architectural de ces cellules était déjà là. Ce modèle, c'était le monastère. On pensait que le détenu laissé seul avec sa conscience éprouverait du remords, se tournerait vers l'intérieur et s'en trouverait purifié ; les cellules où les peines étaient purgées furent en effet bâties sur le modèle des cellules monastiques (Storr, 1988). L'intention était bonne. Le résultat fut catastrophique. Les administrations pénitentiaires constatèrent bientôt que l'isolement exerçait sur les détenus une pression insupportable, produisant instabilité mentale et accès de violence.
Il vaut la peine de s'arrêter ici. La même chambre. Les mêmes dimensions. Le même silence. Le même nombre d'heures. D'un côté, une cellule où des hommes entrent volontairement depuis des siècles pour aller plus profond ; de l'autre, une cellule qui défait celui qui l'habite.
Cette image rassemble tout l'argument de l'essai : l'isolement n'est pas un résultat, c'est une condition. Ce qui détermine le résultat n'est pas la condition elle-même mais la chaîne qui va d'elle au résultat. Nous allons maintenant regarder les maillons de cette chaîne un à un. Mais deux mises au point viennent d'abord. L'une concerne un piège tendu par la langue, l'autre le moment où ce piège fut tendu.
IV. Quand la solitude a-t-elle été inventée ?
En 1719 parut un roman. Son héros vécut seul vingt-huit ans sur une île déserte.
Pas une seule fois, dans l'histoire de Robinson Crusoé, le mot « lonely » ou « loneliness » n'apparaît au sens affectif que nous lui donnons aujourd'hui. Crusoé est seul et ne se décrit nulle part comme éprouvant la solitude (Alberti, 2019). Pour un lecteur d'aujourd'hui, c'est une absence presque inintelligible. Vingt-huit ans, une île déserte, et pas de solitude au centre du texte.
Cette absence n'était pas une négligence de l'auteur. Aucun concept de ce genre n'était alors disponible.
Aux seizième et dix-septième siècles, « loneliness » ne portait pas son poids idéologique et psychologique actuel. Le mot désignait simplement le fait d'être seul : un état physique, non spirituel ou affectif. La Glossographia de Thomas Blount, publiée pour la première fois en 1656, définissait le terme dans son édition de 1661 comme « an one; an oneliness, or loneliness, a single or singleness ». En 1676, Elisha Coles le rendait par « solitude » ou « wandering alone », sans aucune de ses connotations affectives négatives modernes. Même le Dictionary de Samuel Johnson, en 1755, décrivait l'adjectif « lonely » purement comme l'état d'être seul (le « lonely fox ») ou un lieu désert (« lonely rocks »). Le mot ne portait aucune charge affective nécessaire (Alberti, 2019).
La solitude au sens où nous l'entendons aujourd'hui est presque invisible dans les textes imprimés jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Son usage commence à croître autour de 1800 et culmine à la fin du vingtième. L'affirmation historique est celle-ci : la solitude moderne est le produit d'une période où l'individu s'est avancé contre la communauté, et elle a environ deux cents ans (Alberti, 2019).
Cette affirmation n'est pas l'opinion d'un seul historien. Que le concept presque entièrement négatif de la solitude comme isolement social soit une invention de la fin du dix-huitième et du début du dix-neuvième siècle est une thèse que le champ de l'histoire des émotions a trouvée convaincante ; une étude historique distincte, qui lit la même période à travers la solitude choisie, y est tenue pour complémentaire (Rydberg, 2021).
Une réserve s'impose pourtant, car ce genre d'histoire a ses limites. L'absence d'un concept ne signifie pas l'absence de l'expérience, et ces travaux ne prétendent pas le contraire. Le médecin qui rédigea dans les années 1780 un traité complet sur la solitude disposait déjà, avant que le mot n'acquière son poids actuel, d'un cadre riche pour en discuter longuement (Zimmermann, 1784). Ce qui a changé, ce n'est pas que les hommes fussent seuls ; c'est la réponse que la culture donnait à ce que signifie être seul.
La plus grande prudence est requise ici, car ce résultat se prête aisément au mésusage.
Il ne signifie pas que les effets de l'isolement soient une fabrication. Dans la cellule où nous allons entrer, des hommes se sont réellement défaits ; ce qu'ils ont vécu n'était pas une construction culturelle. Ce qui est devenu historique, ce ne sont pas les effets de l'isolement mais le sens qui lui fut attaché. La phrase « être seul abîme un homme » et la phrase « vivre seul est un défaut » ne se tiennent pas sur le même plan. La première est une affirmation empirique et peut être éprouvée. La seconde est un jugement moral et sort d'un cadre culturel vieux de deux siècles.
La phrase d'ouverture porte les deux à la fois. C'est pourquoi elle est à la fois discutable et blessante.
Vient maintenant la seconde mise au point. En anglais comme en turc, un seul mot recouvre deux phénomènes distincts. La solitude choisie, recherchée, féconde et la solitude subie, douloureuse, sont pressées dans le même terme (Long & Averill, 2003). Or il y a entre elles une différence de structure : la solitude subie est une émotion, la solitude choisie est un état. La première engage des désirs, des sentiments et des régimes d'attention particuliers ; la seconde est une condition ouverte à toute espèce de sentiment et de pensée, et n'est pas elle-même un sentiment (Koch, 1994). L'une arrive à quelqu'un, l'autre est le lieu où il se tient.
Le français ne fait pas exception, et se trouve même en plus mauvaise posture que l'anglais. L'anglais dispose au moins de deux mots, solitude et loneliness, dont l'observation ci-dessus montre qu'ils se recouvrent en partie dans l'usage courant. Le français n'en a qu'un : solitude porte seul les deux phénomènes, et pour dire la seconde il faut lui adjoindre quelque chose, un sentiment, une souffrance, un mal. Dans cet essai, faute de mieux, les deux sont distinguées par leur qualificatif, choisie et subie. Le constat de la section n'en est pas affaibli mais durci : là où l'anglais laisse une distinction s'effacer dans l'usage, le français ne la propose même pas.
L'ancrage empirique le plus solide de cette distinction a été établi il y a cinquante ans et tient toujours.
Dans ce cadre, la solitude subie est une réponse non pas au fait d'être seul mais à un déficit relationnel. Elle n'est pas non plus une chose unique. La solitude qui naît de l'absence d'un attachement affectif étroit et celle qui naît de l'absence d'un réseau social prenant portent des symptômes différents et répondent à des remèdes différents (Weiss, 1973).
Deux observations en font une preuve.
La première se voit sans cesse dans une organisation formée de personnes veuves ou séparées. De nouveaux membres y entrent parce qu'ils souffrent de la solitude et espèrent que l'adhésion les en guérira. À l'intérieur, ils nouent de nouvelles amitiés et prennent des responsabilités. Mais tant qu'ils ne forment pas une relation intense, ils restent seuls. Une foule d'amis ne remplace pas l'attachement perdu.
La seconde vient du sens inverse. Dans une étude portant sur des couples installés dans la région de Boston en venant d'un autre État, les femmes traversaient une période appelée tristesse du nouvel arrivant. Si étroits que fussent leurs mariages, leurs maris ne pouvaient les aider. Même une femme heureuse dans son mariage souffrait douloureusement de la solitude, faute d'accès à un cercle avec lequel partager ses propres intérêts. Sa solitude ne prit fin que lorsqu'elle trouva une communauté qu'elle pouvait accepter (Weiss, 1973).
Lues ensemble, les deux observations donnent une conclusion tranchante. Avoir du monde auprès de soi ne suffit pas à soulager la solitude, et n'avoir personne auprès de soi ne la garantit pas. Le symptôme le plus frappant, dans le même cadre, est celui-ci : une personne qui éprouve la solitude affective peut se sentir absolument seule alors même que la compagnie d'autrui lui est en fait accessible (Weiss, 1973).
Ce que cela implique pour le jugement est considérable. Celui qui regarde du dehors voit une solitude physique, parce que c'est cela qui se voit. Celui qui est dedans peut vivre tout autre chose, en mieux comme en pire.
Ainsi l'observation sur laquelle repose la phrase d'ouverture n'est pas un appui aussi ferme qu'il y paraît. Celui qui la prononce a vu quelque chose, mais le lien entre ce qu'il a vu et ce qu'il a jugé est plus faible qu'il ne le suppose.
V. La question de l'homme dans la cellule
En 1979, les portes se refermèrent sur le quartier d'isolement d'une prison du Massachusetts. En août, les portes d'acier extérieures furent closes et les effets personnels retirés des cellules : radios, téléviseurs, tout matériel de lecture à l'exception de la Bible. Les détenus intentèrent une action en justice. Sur ordre du tribunal, deux psychiatres s'entretinrent avec quatorze détenus, une demi-heure environ chacun. La durée médiane de l'isolement était de deux mois (Grassian, 1983).
Les conditions des entretiens étaient hostiles. Des gardiens se tenaient juste derrière la porte, si bien que plusieurs détenus parlèrent à voix basse pour ne pas être entendus.
Il faut être attentif maintenant, car ce qui suit est le passage le plus important de cet essai.
Un procès était en cours. On s'attendrait à ce que les détenus exagèrent leurs symptômes afin de renforcer leur dossier. Ce n'est pas ce qui s'est produit. Le chercheur rapporte exactement le contraire : les détenus mobilisaient des défenses comme la rationalisation, l'évitement, le déni et le refoulement afin de minimiser la gravité de leurs réactions. Les entretiens commençaient par des phrases de ce genre :
« Le mitard, ça ne me fait rien. »
« Il y en a qui ne le supportent pas, moi si. »
Un détenu énonçait son symptôme et le rendait dérisoire dans le même souffle :
« Dès que je suis arrivé, j'ai commencé à me taillader les poignets. Je me suis dit que c'était le seul moyen de sortir d'ici. »
Les psychiatres durent insister pour faire sortir l'information, offrir des assurances, ouvrir les brèches de ces récits en les confrontant à plusieurs reprises. À mesure que les récits de surface, tranquilles, se défaisaient, autre chose remontait de dessous. Le détenu qui disait pouvoir le supporter finit par décrire la panique, des peurs d'étouffement et des distorsions paranoïdes.
Ils avaient leurs raisons de résister. Ils craignaient que les gardiens ne découvrent leurs fantasmes de vengeance. Ou que les gardiens n'y voient une faiblesse à exploiter. Dans plusieurs cas la peur avait une autre source : le détenu croyait devenir réellement fou, et n'osait pas le dire.
Gardez ce résultat en mémoire. Nous y reviendrons.
Voici ce qu'ils décrivaient.
Le son était devenu insupportable :
« On devient sensible au bruit, à la plomberie. Quelqu'un à l'étage au-dessus appuie sur le bouton du robinet, l'eau se précipite dans les tuyaux, c'est trop fort, ça vous met les nerfs à vif. Je ne le supporte pas, je me mets à hurler. Est-ce qu'ils le font exprès ? »
« Tout est exagéré. Au bout d'un moment, on ne le supporte plus. Les repas : avant je mangeais tout ce qu'on servait. Maintenant je ne supporte plus les odeurs, la viande. La seule chose que je supporte de manger, c'est le pain. »
« Ce qui me terrifie vraiment, c'est quand une abeille entre dans la cellule. Une si petite chose. »
La vue se dégradait :
« Les murs de la cellule se mettent à onduler. »
« Ça fond, tout se met à bouger dans la cellule ; tout s'assombrit, on a l'impression de perdre la vue. »
L'un d'eux décrivait les plateaux du petit-déjeuner :
« Ils passent avec quatre plateaux ; sur le premier il y a de grandes crêpes, je crois que je vais les avoir. Puis quelqu'un arrive et m'en donne de minuscules, elles deviennent toutes petites, comme des pièces d'un dollar. J'ai l'impression de voir des mouvements, des mouvements très rapides devant moi. Et puis on dirait qu'ils font des choses dans mon dos, je n'arrive pas bien à les voir. Est-ce que quelqu'un vient de me frapper ? J'y pense pendant des heures. »
Le même détenu vit un gardien dans sa cellule tenant une corde à nœud coulant.
La mémoire s'en allait :
« Je me suis arrêté net, psychologiquement, une fois, un trou de mémoire. Je n'ai pas parlé pendant quinze jours. Je n'entendais pas clairement. On ne voit plus, on est aveugle, on bloque tout, désorienté, la conscience est très mauvaise. Est-ce que quelqu'un a dit qu'il s'en sortait ? Je crois que ce que je dis est vrai, je n'en suis pas sûr. Je crois que je bavais. Un arrêt complet. »
« Je n'arrive pas à me concentrer, je n'arrive pas à lire. L'esprit est comme narcotisé. Parfois je n'arrive pas à saisir dans ma tête des mots que je connais. Je reste coincé, je dois penser à un autre mot. La mémoire s'en va. On a le sentiment de perdre quelque chose qu'on ne récupérera peut-être pas. »
Un détenu s'était construit une méthode pour tenir son esprit debout :
« Il faut essayer de se concentrer. Se rappeler la liste des présidents. Mémoriser les États, les capitales, les cinq arrondissements, les sept continents, les neuf planètes. »
Il y a dans cette phrase la lutte nue d'un homme pour garder prise sur son propre esprit. Personne ne le lui a appris. Il l'a trouvé seul. Gardez aussi ce détail en mémoire ; nous y reviendrons à la fin.
Nous arrivons maintenant au problème qui est sous tout cela.
Un détenu entendit les gardiens dire qu'ils allaient lui couper la jambe. Puis il ne put en être sûr :
« J'entends des sons, des gardiens qui disent : “Ils vont la lui couper.” Je n'en suis pas sûr. L'ont-ils dit, ou est-ce mon imagination ? »
Le chercheur établit en une seule phrase le sens clinique de cette incertitude. Si les gardiens l'ont réellement dit, le détenu perd le sens du réel. S'ils ont dit autre chose, ou si ce qu'ils ont dit ne s'adressait pas à lui, il souffre d'une distorsion paranoïde de la perception. S'ils n'ont rien dit du tout, il hallucine. Puis vient cette phrase :
« Il n'existe aucune corroboration indépendante. »
Le détenu ne peut savoir seul lequel de ces cas est le sien. Parce que ce dont il aurait besoin pour le savoir lui a été retiré.
Un autre détenu, sans le vouloir, a donné son titre à cet essai. Il avait tenté de comparer les sons qu'il entendait avec l'homme de la cellule voisine :
« J'entends les gardiens parler. L'ont-ils dit ? Oui ? Non ? Ça devient confus. J'ai essayé de vérifier avec le prisonnier de la cellule d'à côté ; parfois il entend quelque chose et moi non. Je sais que l'un de nous deux est fou, mais lequel ? Est-ce que je perds la tête ? »
L'homme dans la cellule a posé la question que cet essai cherche à poser quarante ans avant nous, et en bien moins de mots.
VI. Pourquoi cela s'effondre : l'épreuve du réel est une entreprise partagée
Ce qui s'est effondré chez cet homme porte un nom. Et la cause n'est pas, comme on le suppose communément, « la solitude ».
Il faut d'abord voir une lacune. La psychiatrie a décrit ces symptômes avec soin. Grassian a nommé en six composantes le tableau qui se manifeste dans le quartier d'isolement : hypersensibilité aux stimuli extérieurs, distorsions perceptives avec illusions et hallucinations, attaques de panique, difficultés de la pensée, de la concentration et de la mémoire, pensées obsessionnelles intrusives, paranoïa déclarée. Il a noté en outre que cette composition est d'une singularité frappante et que les troubles perceptifs en particulier ne se rencontrent presque nulle part ailleurs. Mais il a laissé une question ouverte : pourquoi ces symptômes apparaissent-ils ensemble, et pourquoi précisément dans cette condition ? La description était complète, l'explication manquait (Guenther, 2011).
La tentative d'explication n'est pas venue de la psychiatrie mais d'un travail de philosophie. Guenther a placé l'analyse husserlienne de l'intersubjectivité à côté des témoignages recueillis par Grassian. Ce qui en découle porte la thèse centrale de cet essai bien plus en profondeur qu'on ne l'attendait.
La tradition phénoménologique tient que l'expérience du monde comme réel dépend d'autrui. Selon le terme de Husserl, l'intersubjectivité transcendantale. L'argument est le suivant : nous voyons les objets non comme des surfaces plates mais comme des choses à plusieurs faces, et nous le pouvons parce que nous faisons une référence implicite aux perspectives que d'autres pourraient prendre sur le même objet. Éprouver le monde comme réel et objectif repose sur la corroboration silencieuse d'autrui (tel que discuté dans Gallagher, 2014).
La phrase doit être lue avec tout son poids. Le sens du réel n'est pas une conquête individuelle. Il est structurellement partagé.
Vient maintenant la chose même. Husserl construit une expérience de pensée. Mettez entre parenthèses, par la pensée, autrui et tout ce qu'autrui ajoute à votre propre expérience du monde : non seulement l'existence des autres hommes, mais aussi ce caractère des choses qui les qualifie, selon les mots de Husserl, comme « existant pour chacun et accessible à chacun ». Que reste-t-il ? La réponse de Husserl est celle-ci : il subsiste malgré tout « une couche cohérente du phénomène du monde ». La table cesse alors d'être « une table que tout le monde peut voir », mais elle continue d'être perçue de façon stable comme table. Ce sol qui demeure, Husserl le détermine comme la couche fondatrice ; tous les autres niveaux d'expérience se bâtissent sur lui.
Le pas que fait Guenther est celui-ci : la cellule est la version imposée par la force de cette expérience de pensée. Mais le résultat ne tombe pas comme Husserl l'énonce.
Revenez aux témoignages des détenus. Les crêpes rétrécissent. Les murs ondulent. Tout se dissout. Lorsque les autres se retirent effectivement, il ne reste aucune « couche cohérente » ; la constance perceptive la plus simple elle-même se défait. Le sol donc que Husserl croyait le plus bas et le plus ferme était porté par les couches qui reposaient sur lui. La couche fondatrice ne se porte pas elle-même.
La conclusion qui s'en dégage est bien plus dure que la phrase « l'homme est un être social ». Le partage n'est pas une couche ajoutée après coup au sens du réel. La cohérence perceptive la plus élémentaire elle-même ne tient que conjointement.
Husserl nomme aussi le mécanisme : Paarung, l'appariement. Mon « ici » est le « là-bas » de l'autre ; si nous échangeons les places, son lieu devient mon « ici ». Cette réciprocité n'est pas un acte de raisonnement ; elle s'institue à un niveau antéprédicatif, dans une synthèse passive. Je ne décide pas que celui qui me fait face est une conscience et non un automate, je le perçois ainsi. La conclusion que Guenther en tire est importante : parce que l'appariement n'est pas un acte de contrôle conscient, il se compense difficilement par d'autres voies une fois tranché, peut-être pas du tout. Ce n'est pas une lacune que l'attention portée à soi-même pourrait combler.
Heidegger dit la même chose par un autre chemin : l'être-avec-autrui n'est pas une propriété ajoutée après coup à l'existence humaine mais sa structure constitutive. La phrase qui en découle est de celles que tout homme travaillant seul devrait méditer une fois : on ne peut être seul que parce qu'on est un être qui est avec autrui (tel que discuté dans Gallagher, 2014). La solitude n'est pas l'absence d'être-ensemble mais un de ses modes. Merleau-Ponty ramène cela au corps : nous ne percevons pas autrui en l'observant mais en interagissant avec lui ; il y a une coordination entre les corps.
Revenez maintenant à la cellule. Ce qui y fut tranché n'était pas le contact mais le canal de vérification. L'homme entend un son et il ne lui reste aucun instrument pour éprouver s'il est réel. Il demande à la cellule voisine, et cet homme est dans la même position. Deux appareils de mesure fragiles essayant de se mesurer l'un l'autre.
L'objection qui vient à l'esprit, c'est Guenther qui la formule ; la réponse touche le point le plus aigu de la distinction. L'homme à l'isolement n'est pas à proprement parler seul. Il est observé à toute heure du jour, il dépend d'autrui pour tout, de sa nourriture à son papier hygiénique, il est soumis aux fouilles et aux interventions. Le contact ne manque pas ; il n'a pas même de lieu où se soustraire au contact. Mais cette relation ne va que dans un sens : il est observé et ne rend pas le regard ; on le regarde, il ne regarde pas avec. Guenther résume cela dans une formule forgée en anglais : isolation without solitude, relationality without relationships, isolement sans solitude, relationalité sans relations.
Voici pourquoi la distinction importe : ce qui ouvre le canal n'est pas la présence du contact mais sa réciprocité. Le contact à sens unique n'ouvre pas le canal ; il approfondit même l'isolement.
Il y a à cela une contrepartie empirique. L'épreuve du réel est normalement enchâssée dans des interactions réciproques et incarnées ; la désincarnation l'émousse (Yang & Crespi, 2025). Lorsque le contact avec le monde réel est comblé par un substitut virtuel, la coordination intercorporelle partagée disparaît. Que l'activité des neurones miroirs soit nettement plus élevée dans l'interaction en face à face que devant un écran laisse penser que l'épreuve partagée du réel repose physiologiquement sur une réciprocité incarnée.
Une autre étude complète le mécanisme. Lorsqu'une méfiance de faible intensité conduit à l'évitement, la croyance reste inéprouvée et devient progressivement moins souple, plus résistante à la révision (Holt, 2025).
La littérature sur les interventions affine encore le point. Une méta-analyse d'études visant à réduire la solitude distingue quatre stratégies : améliorer les compétences sociales, renforcer le soutien social, multiplier les occasions de contact social et corriger les cognitions sociales inadaptées. Parmi les études recourant à un plan comparatif randomisé, les plus efficaces furent les dernières (Masi et al., 2011). Une méta-analyse plus récente, portant sur trente-deux essais contrôlés randomisés, va dans le même sens : les programmes centrés sur l'augmentation du contact social ont bien accru la quantité de contact mais n'ont laissé aucun effet sur la solitude ; le plus grand bénéfice est venu des approches cognitives visant les biais d'attribution inadaptés, en particulier chez les participants les plus jeunes (Zagic et al., 2022, tel que rapporté dans Holt, 2025). Ce qui est décisif, ce n'est donc pas la quantité de contact mais la direction de la cognition.
Ce résultat est le visage empirique de la distinction établie dans la quatrième section. Là nous avons vu que la solitude subie n'est pas la même chose que le fait d'être seul ; ici nous voyons que le remède à la solitude subie n'est pas une foule. Deux faces de la même structure.
Il y a ici une convergence qui mérite d'être notée. La phénoménologie part d'une analyse de la conscience écrite il y a cent ans et parvient à la conclusion que le contact à sens unique n'ouvre pas le canal. Les essais randomisés contrôlés partent des données de trente-deux expériences distinctes et parviennent à la conclusion qu'augmenter la quantité de contact ne résout pas la solitude. Les deux méthodes n'ont rien en commun : l'une est une analyse conceptuelle, l'autre une mesure chiffrée. Qu'elles aboutissent au même endroit donne à penser que ce qui a été trouvé appartient à la chose et non à la méthode.
Ensemble, elles coupent par le milieu le jugement « tu es seul, donc tu as perdu le contact ». Ce qui produit la rupture n'est pas la solitude elle-même. C'est la fermeture du canal de vérification. Et ce canal peut se fermer aussi au milieu d'une foule.
C'est précisément pour cela que ce qui s'est passé dans la cellule donne à cet essai un critère. La question à poser n'est pas « cette personne est-elle seule ? ». La question à poser est celle-ci : existe-t-il un canal par lequel cette personne peut éprouver ses croyances ?
VII. Mais l'isolement choisi est-il sûr ?
Non. Il faut le dire, car la thèse inverse consolerait le texte et serait fausse.
Dans une étude fondée sur des entretiens avec des pratiquants et des enseignants occidentaux de la méditation bouddhique, quarante-neuf pour cent des soixante-huit participants ont rapporté au moins une pensée de type délirant associée à la méditation. Les types les plus fréquents étaient le savoir spécial (39 pour cent), la mort ou l'agonie (27 pour cent), la paranoïa sous forme de danger venant d'autrui (24 pour cent) et la grandiosité (21 pour cent). Ce n'étaient pas des bizarreries passagères : sur les trente-trois qui les ont rapportées, onze se sont vu prescrire un antipsychotique et huit ont reçu le diagnostic d'une nouvelle maladie mentale (Solomonova et al., 2025).
Les gens dont il est question ici ne sont pas des détenus. Ils sont venus de leur plein gré, ils travaillent avec un enseignant et une communauté, ils savent ce qu'ils font. Ils répondent exactement à la définition de l'isolement choisi.
Le résultat le plus important de l'étude est un résultat d'absence : ceux qui rapportaient une idéation de type délirant n'avaient pas d'antécédents psychiatriques ou traumatiques plus fréquents. Ils ne différaient pas davantage des autres quant à l'appartenance à une communauté ou au travail avec un enseignant. Le phénomène n'est pas « ce qui arrive à quelques personnes déjà fragiles ».
Nous arrivons maintenant au cas le plus éclairant de cet essai. Un participant décrit ce qui s'est passé en retraite :
« J'ai eu, c'est certain, une de ces expériences où l'on a en retraite le sentiment de : je savais exactement ce que je devais faire de mon travail, et si je faisais ceci alors cela arriverait et ensuite cela arriverait. Vous voyez, toute cette idée grandiose dont j'étais sûr qu'elle était une intuition merveilleuse. Et, à la minute où la retraite s'est achevée, ç'a été : “Mais qu'est-ce que je pensais ?” Je veux dire, c'était tellement à côté de ce qui aurait vraiment marché dans la réalité. » (#62)
Cet homme ne ment pas. Il n'est pas fou non plus. En retraite il était certain de sa propre prévision, et ce sentiment de certitude était réel. Une fois sorti, il a rejeté lui-même cette prévision.
Notez ce qui a fait la correction : ce n'est pas un jugement délivré du dehors. Personne ne lui a dit qu'il exagérait. Son propre canal d'épreuve s'est rouvert, et il a conduit l'épreuve lui-même.
Ce cas tranche dans les deux sens à la fois. D'un côté il ruine la consolation selon laquelle la solitude choisie serait inoffensive. De l'autre il ruine l'affirmation selon laquelle une personne isolée ne peut reconnaître sa propre erreur, puisque cet homme l'a reconnue, et sans aide.
Le mécanisme que les chercheurs proposent pour expliquer cela s'ajuste exactement au cadre de cet essai : les retraites sont conçues pour réduire les repères environnementaux ordinaires, modifier le contexte social et professionnel, restreindre le sommeil et l'activité sociale. L'isolement choisi resserre donc les canaux de vérification tout comme le fait la cellule. La différence est qu'il verrouille la porte de l'intérieur et garde la clé.
L'honnêteté est requise du côté quantitatif aussi. Une méta-analyse sur l'isolement carcéral, portant sur treize études et plus de trois cent quatre-vingt mille détenus, montre une association de taille moyenne avec les symptômes psychologiques généraux ; la différence moyenne standardisée est de 0,45, et de 0,51 une fois une valeur aberrante écartée (Luigi et al., 2020). L'effet apparaît au-delà de l'emprisonnement en général et de la maladie mentale préexistante. Mais cette étude n'établit pas de courbe dose-réponse. La croyance répandue selon laquelle la détérioration croît à mesure que l'isolement se prolonge n'est pas démontrée au niveau méta-analytique ; elle n'a été signalée que dans une seule étude, méthodologiquement faible. Que la dose compte est plausible ; les preuves ne le rendent pas encore certain.
VIII. Alors pourquoi tout le monde ne s'effondre-t-il pas ?
Un lecteur arrivé jusqu'ici peut voir un tableau sombre. Il ne le devrait pas. Car l'autre moitié du tableau est tout aussi empirique et pour le moins aussi solide.
Une étude menée auprès de plus de deux mille personnes montre que les rendements de la solitude choisie, c'est-à-dire l'autonomie, la connexion à soi et l'approfondissement intérieur, sont réels et mesurables. Le résultat le plus robuste est celui-ci : entrer dans la solitude volontairement, par un désir autodéterminé, est le meilleur prédicteur du bien-être qu'elle procure (Weinstein, Nguyen & Hansen, 2021).
C'est la contrepartie mesurable de la différence entre le monastère et la prison. L'observateur du dehors voit une solitude physique. La variable qui détermine l'expérience intérieure est invisible : le désir avec lequel la personne est entrée.
La même étude porte un avertissement qu'il ne faut pas sauter : l'approfondissement autodirigé peut abaisser le calme à court terme. La clarification a son coût. Ce même retour vers l'intérieur qui nourrit le travail original peut aussi, poussé à l'excès, faire tourner l'esprit autour de lui-même.
Mais le maillon manquant vient d'ailleurs.
Dans son livre sur la solitude, Anthony Storr révise ouvertement sa propre position antérieure. Il croyait ceci : qu'on ne peut commencer à se savoir un individu séparé sans une autre personne à qui se comparer ; qu'un homme dans l'isolement est un homme sans individualité ; que les créateurs, se croyant le plus eux-mêmes lorsqu'ils sont seuls, oublient que l'art est communication. Puis il ajoute :
« Je le crois toujours ; mais je veux ajouter une réserve : la maturation et l'intégration peuvent s'accomplir au sein de l'individu isolé dans une mesure plus grande que je ne l'avais admis. Les grands créateurs introvertis sont capables de définir leur identité et d'atteindre la réalisation de soi par référence à soi ; c'est-à-dire en interagissant avec leur propre œuvre passée plutôt qu'en interagissant avec d'autres personnes. » (Storr, 1988)
Cette phrase complète et équilibre le tableau sombre de la sixième section.
Ce que l'homme dans la cellule avait perdu, c'était le canal de vérification. Ce que Storr désigne est ceci : le créateur isolé dispose d'un second canal. Sa propre œuvre accumulée. Ce qu'il a produit au fil des ans est une réalité extérieure qui le regarde en retour, lui résiste, est capable de le contredire. Celui qui peut regarder aujourd'hui le travail de l'an dernier et dire « c'était faux » conduit une épreuve. Le canal est ouvert.
Voici la différence : l'homme dans la cellule n'avait rien. Tout matériel de lecture sauf la Bible lui avait été retiré, son lien avec son propre passé avait été coupé, et il ne lui restait que des murs et des sons. C'est pourquoi il mémorisait des listes de présidents. Sans objet extérieur pour le tenir debout, il essayait d'en fabriquer un.
D'autres exemples de cet effort de fabrication ont été consignés. Robert King, au long des vingt-neuf années passées à l'isolement, confectionnait des pralines en accumulant des sachets de sucre, de cacahuètes et de lait en poudre et en façonnant une casserole dans une boîte d'aluminium ; il montait un échiquier en pliant du papier hygiénique et en le collant au sol avec du dentifrice (King, 2010, tel que rapporté dans Guenther, 2011). Un autre détenu à l'isolement, Herman Wallace, poursuivit la conception de la maison de son imagination dans une collaboration avec l'artiste Jackie Sumell (Sumell & Wallace, 2006, tel que rapporté dans Guenther, 2011).
Le travail qui rapporte ces exemples y ajoute aussitôt un avertissement ; il vaut aussi pour cet essai. Que certains parviennent à résister n'atténue pas le fait que la structure s'effondre. La résistance montre la résilience de l'homme, non l'innocuité de la condition. Confondre les deux mène en fin de compte à prendre pour mesure celui qui tient et à accuser celui qui ne tient pas.
Le créateur que Storr décrit est exactement dans la position inverse : il a un corps d'œuvre accumulé au fil des ans, vers lequel il peut revenir, dans lequel il peut voir ses propres contradictions. L'épreuve continue ; seul l'interlocuteur a changé.
Storr fait au même endroit deux autres observations. D'abord : après l'achèvement d'un projet, la personne hautement créatrice traverse souvent une période de dépression dont elle ne se relève qu'en s'engageant dans le travail suivant. Ensuite : ces personnes tendent à protéger leur monde intérieur contre l'examen et la critique prématurés d'autrui.
Cette seconde observation explique pourquoi la phrase d'ouverture blesse autant. « Tu exagères » touche quelque chose qui n'a pas encore mûri. Le problème tient autant au moment du jugement qu'à son contenu.
Un dernier contrepoids, car le tableau ne doit pas pencher d'un seul côté. Une étude portant sur plus de neuf cents télétravailleurs constate que l'effet de l'isolement dépend du profil de personnalité : un profil préférant travailler seul, introverti et affectivement plus fragile, montrait en télétravail une créativité plus basse et un stress plus élevé (Michinov et al., 2022). C'est un frein empirique à l'attente selon laquelle ceux qui travaillent seuls seraient plus créatifs. Deux nuances ne doivent pas être sautées non plus : le profil mesuré n'est pas la solitude pure, il mesure une préférence pour la solitude conjuguée à une forte fragilité affective ; et la créativité mesurée est une tâche de production rapide de cinq minutes, qui ne saisit pas le travail profond et de longue portée qui est le terrain réel du créateur isolé.
IX. « Tu rêves » n'est pas la bonne question
Revenons à la seconde moitié de la phrase d'ouverture.
L'expression « tu rêves » traite la rêverie comme un défaut en soi. Or la rêverie est une capacité neutre et universelle. Tout le monde rêve. La question qui a du sens n'est pas de savoir si la rêverie existe mais ce qu'elle fait.
Le concept de rêverie compulsive situe le seuil du pathologique non dans le contenu mais dans la fonction (Somer, 2002). Une rêverie est comptée comme inadaptée lorsqu'elle se substitue à l'interaction humaine ou altère le fonctionnement scolaire, relationnel ou professionnel. Le critère n'est pas ce dont la rêverie parle, mais ce dont elle prend la place.
Une méta-analyse portant sur plus de vingt-quatre mille participants trouve des liens constants entre rêverie compulsive et psychopathologie ; la corrélation est de 0,54 avec la psychopathologie générale, de 0,45 avec la dissociation et de 0,29 avec la solitude (Somer et al., 2025). Le nombre d'études sous-jacentes à ces trois valeurs n'est pas égal : la psychopathologie générale repose sur six, la dissociation sur dix, la solitude sur trois seulement, ce qui rend la dernière la plus fragile.
Une limite honnête doit être tracée ici. L'échantillon de cette méta-analyse est construit sur l'extrémité pathologique ; l'extrémité créatrice que nous appelons travail original isolé n'est pas représentée dans ces données. Les corrélations trouvées ne montrent pas la rêverie en général mais la forme qui lui est associée dans la pathologie.
La bonne question n'est donc pas « est-ce qu'il rêve ? », car la réponse est oui pour tout le monde. La bonne question est celle-ci : la rêverie nourrit-elle le travail, ou en prend-elle la place ?
En pratique cette distinction donne un critère très net. Si la rêverie conduit à s'asseoir le matin à la table, à faire le travail, à en voir le résultat, c'est un usage créateur de la capacité. Si la rêverie fournit elle-même la satisfaction et que le travail ne commence jamais, la fonction a été déplacée.
Il y a encore un problème de moment, le plus important peut-être de tous.
Qu'une prévision soit une « vision » ou une « chimère » ne peut être distingué avant que le résultat n'apparaisse. Ce qui se réalise est appelé vision après coup, ce qui ne se réalise pas est appelé exagération. Ce sont deux étiquettes rétrospectives. Des expériences en réalité virtuelle sur l'idéation de type délirant montrent que ces croyances sont un prolongement de processus normaux plutôt qu'un déficit séparé ; les idées de persécution augmentent de façon graduée à travers trois groupes allant de la paranoïa faible au délire clinique, d'un facteur de 2,86 dans le groupe non clinique à forte paranoïa et de 12,51 dans le groupe clinique (Freeman et al., 2010). La régularité de ces échelons indique une gradation plutôt qu'un saut catégoriel. Le facteur protecteur est clair lui aussi : ne pas sauter aux conclusions, laisser place au doute et aux explications alternatives.
Ce qui les distingue n'est donc pas le contenu de la croyance mais la souplesse du raisonnement. De deux personnes défendant la même prévision, l'une peut être visionnaire et l'autre délirante ; ce qui fait la différence est ce qui se produit quand une preuve contraire arrive.
X. L'étalonnage de celui qui juge
Passons maintenant à l'autre plateau de la balance. Il faut être attentif ici, car cette section pourrait aisément tourner à la consolation. Elle n'y tournera pas.
« Tu exagères » est une affirmation sur une probabilité. Implicitement elle dit : la probabilité que ta prévision se réalise est faible.
La plupart du temps cette affirmation est statistiquement justifiée. La probabilité qu'une grande prévision formée par un individu pris au hasard se réalise est réellement faible. Le taux de base punit l'optimisme, et le dire est du réalisme, non du pessimisme.
Mais il y a un problème. Quelqu'un qui s'est déjà engagé dans une entreprise inhabituelle et a accumulé des années de travail dans son domaine n'est pas un échantillon tiré au hasard de la population générale. Lui appliquer le taux de la population générale, c'est utiliser la mauvaise classe de référence. La même personne paraît « réaliste » ou « délirante » selon le taux dans lequel on la place.
La conclusion qui en découle est celle-ci : l'erreur d'étalonnage est symétrique.
Le créateur peut gonfler sa propre probabilité, le biais d'optimisme le poussant vers un avenir plus lumineux que le réel. C'est une erreur véritable et cet essai ne l'adoucit pas. Mais l'observateur commet une erreur symétrique : ne connaissant pas le taux interne d'un domaine qui lui est étranger, il place la personne dans le taux de la population générale. Les deux côtés sont exposés au sophisme du taux de base, seulement en sens inverse.
Nous revenons maintenant au résultat que je vous ai demandé de garder en mémoire dans la cinquième section.
Rappelez-vous : un procès était en cours, on aurait attendu des détenus qu'ils exagèrent leurs symptômes, et le contraire s'est produit. Les détenus minimisaient leurs symptômes, commençaient par « le mitard, ça ne me fait rien », et les psychiatres devaient insister pour aller plus loin.
La portée de ce résultat, ici, est considérable.
L'observateur n'estime pas seulement mal la probabilité d'un résultat. Il estime aussi mal la direction dans laquelle l'autre va dévier. Le jugement « tu exagères » suppose d'emblée que la personne dévie vers l'exagération. Or dans la condition même où l'exagération serait le plus attendue du dehors, c'est-à-dire chez des détenus à l'isolement ayant intenté une action en justice, la déviation est allée dans l'autre sens.
Cela n'invalide pas le jugement. Cela affaiblit l'intuition sur laquelle le jugement repose. L'intuition selon laquelle « les gens exagèrent dans cette situation » n'a pas tenu à l'endroit le plus propice où elle pouvait être éprouvée.
À quoi s'ajoute ceci : savoir qu'une croyance est sans fondement est difficile en tout point du continuum. Cette difficulté ne vaut pas seulement pour celui qui forme la prévision mais pour celui qui juge. Celui qui juge ne voit pas davantage le sol de sa propre intuition.
Une chose doit être dite clairement ici, sans quoi cette section sera mal lue.
Rien de tout cela ne signifie que « ceux qui te critiquent sont superficiels ». Lu ainsi, l'essai s'effondre en un mensonge consolant. L'erreur de l'observateur n'est pas de la mauvaise foi, ni de la condescendance. C'est une erreur de raisonnement que tout le monde commet, et le créateur commet la même erreur à son propre profit. Celui qui prononce la phrase d'ouverture le fait d'ailleurs le plus souvent par inquiétude, non par mépris.
La seule conclusion qui suive est celle-ci : ni l'un ni l'autre ne détient un instrument capable de rendre un verdict définitif. Les deux sont soumis à l'étalonnage.
XI. Ni éloge ni blâme
Jusqu'ici cet essai a supposé une chose : qu'un verdict serait rendu. Nous avons cherché des critères, discuté l'étalonnage, aiguisé les questions. Tout cela tournait autour de la question « comment rendre le bon verdict ? ».
Mais une question n'a pas été posée. Faut-il rendre un verdict ?
Rappelez-vous le résultat historique de la quatrième section. Vivre seul n'était pas un défaut il y a deux cents ans, parce que le concept qui l'aurait fait tel n'était pas encore construit. Crusoé a passé vingt-huit ans sur l'île et il n'est pas venu à l'esprit de son auteur d'écrire cela comme un manque. Si la même histoire était racontée aujourd'hui, la santé mentale du héros serait au centre du roman.
Cela n'annule pas les effets de l'isolement ; nous l'avons dit clairement dans la quatrième section. Ce que cela annule est autre chose : le réflexe qui fait de la vie dans l'isolement une catégorie morale. Ce réflexe n'est pas une intuition humaine universelle mais le produit d'une période historique particulière.
Un pas de plus est nécessaire, car c'est là que se tient la vraie affaire.
Les préférences d'une personne ne sont pas des décisions ajoutées du dehors à sa vie. La façon dont elle vit, ce à quoi elle donne son temps, avec qui elle passe combien de temps, est un prolongement de ce qu'elle est. Celui qui choisit de travailler seul ne choisit pas seulement une manière de vivre ; il continue une manière d'être lui-même. C'est pourquoi un jugement moral porté sur ce choix ne touche pas un comportement mais un être. Cela explique aussi pourquoi la phrase blesse hors de toute proportion.
De plus, la préférence n'est pas fixe. C'est ici la chose la plus intéressante.
Le cadre commun traite la solitude choisie et la solitude subie comme deux boîtes séparées. Mais la frontière est perméable, et cela fonctionne dans les deux sens. Un sens est déjà connu : une solitude qui a commencé comme choisie peut se changer en solitude subie à mesure que le temps s'allonge et que les alternatives se ferment. Le sens inverse est moins souvent discuté mais n'est pas moins réel : une situation qui commence dans la nécessité peut devenir une préférence avec le temps. Une personne bâtit une manière de travailler à l'intérieur d'une solitude qu'elle n'avait pas voulue, cette manière de travailler se révèle efficace, et elle devient alors sa préférence. Même quand la nécessité initiale disparaît, elle ne revient pas en arrière.
Ce sens a été récemment observé dans une vaste expérience naturelle. Pendant les confinements de la pandémie, une grande partie de la population fut involontairement coupée de son environnement social habituel. Une étude qualitative menée auprès de jeunes adultes ayant vécu les confinements montre que certains ont su transformer cette solitude subie en ressource transformatrice : libération des obligations sociales tenues pour la façade, espace s'ouvrant à la réflexion intérieure, sentiment de soi devenant plus conforme aux valeurs propres de la personne (Paterson & Park, 2023). Du dehors le tableau était partout identique : des gens restant seuls chez eux. Ce qui se passait à l'intérieur fut, pour les uns, une perte et, pour les autres, un gain.
Il en reste une trace du côté de la mesure. Dans l'étude sur la solitude au fil de la vie, le désir autodéterminé d'être seul est mesuré par trois items, et l'un d'eux sonde exactement cela : « J'ai senti que je n'avais pas d'autre choix que d'être seul » (Weinstein et al., 2021). L'échelle, autrement dit, tente de voir la différence entre préférence véritable et impuissance. Dans la même étude, cette motivation autodéterminée est la plus basse chez les adolescents et la plus haute chez les adultes ; les personnes âgées déclarent se sentir le plus à l'aise et le moins seules lorsqu'elles sont seules. Le contraire de l'anxiété répandue sur la solitude du grand âge.
L'honnêteté est requise ici : ce sont des données transversales, et les mêmes individus n'ont pas été suivis dans le temps. Que des groupes d'âge différents répondent différemment pourrait aussi tenir à des différences de génération. Ce résultat ne prouve donc pas la perméabilité ; il est compatible avec elle. Nous devons préserver cette distinction, sans quoi nous aurons fait dire aux données ce que nous voulions.
Venons-en maintenant à l'objection la plus sérieuse contre cet argument, car si elle n'est pas anticipée, c'est ici que l'essai sera le plus faible.
L'objection est celle-ci : la conversion de la nécessité en préférence n'est peut-être pas une libération mais une capitulation. Les gens cessent de vouloir ce qu'ils ne peuvent avoir. Rabaisser la vie qu'on ne peut atteindre et exalter celle qui est à portée est une manière connue de réduire la douleur. En ce cas, dire « c'est devenu une préférence » n'est qu'une façon ornée de dire que la contrainte a été intériorisée. L'objection est sérieuse, et il y a des cas où elle est juste.
Mais il existe un critère de distinction, et cet essai l'a déjà montré deux fois.
Rappelez-vous l'homme dans la cellule. Pour tenir son esprit debout il mémorisait la liste des présidents, les États, les capitales, les continents, les planètes. C'est un effort d'adaptation et il mérite le respect. Mais notez ceci : cette liste n'ouvre sur rien. Il ne produit rien avec elle, il n'arrive nulle part. La seule fonction qui lui reste est de retarder la désagrégation.
Rappelez-vous le créateur que Storr décrit. Lui aussi est seul. Lui aussi s'est tourné vers ses ressources intérieures. Mais le lieu vers lequel il se tourne est une œuvre accumulée, et cette œuvre continue de croître. Il peut regarder le travail de l'an dernier et lui objecter, bâtir celui de cette année en conséquence, et l'an prochain objecter aux deux.
Tous deux composent avec la solitude. La différence tient à ce que la manière de composer fait à la capacité. L'une la protège en la rétrécissant, l'autre en l'élargissant.
Dans le premier cas la nécessité s'est véritablement changée en préférence. Dans le second, le langage de la préférence est un voile posé sur un rétrécissement.
Ce critère est l'argument propre de l'essai. Il ne se trouve pas tout prêt dans les sources dont nous disposons ; il a été tiré de la comparaison de deux cas bruts et doit être signalé comme tel. Les études qui mesurent le caractère volontaire du fait d'être seul mesurent ce qui est le cas à une coupe transversale, non la façon dont cette coupe s'est constituée.
La conclusion qui en découle est normative, et c'est le point le plus lointain que cet essai atteint.
L'isolement est une condition qu'il ne faut ni louer ni blâmer. On ne peut le louer, car les données sur les retraites de la septième section sont là : l'isolement choisi peut fausser une personne lui aussi, et nul n'y est immunisé. On ne peut le blâmer, car les données de la huitième section sont tout autant là : la même condition peut être le sol d'une maturation et d'une production, et par un canal que le jugement moral ne voit pas.
Cette conclusion n'est pas neuve non plus. Le médecin qui rédigea le premier traité moderne complet sur la solitude l'a dit il y a deux cent quarante ans : les effets mauvais et bons de la solitude, dans des circonstances diverses, dans des têtes et des cœurs divers, il faut pourtant les observer et les examiner avant de pouvoir dire dans quels cas la solitude nuit et où elle porte de bons fruits (Zimmermann, 1784). Dans les deux siècles qui ont suivi, les instruments de mesure ont changé ; la hâte de rendre des verdicts, non.
Ce qui reste n'est pas le jugement mais l'intérêt. C'est-à-dire cette question : les canaux de cette personne sont-ils ouverts, sa capacité croît-elle, son travail avance-t-il ? Ce sont des questions qu'on peut poser, et leurs réponses n'exigent pas de verdict.
XII. Ce qui reste
Cet essai n'était pas une défense. Il n'a pas cherché à réfuter la phrase d'ouverture ; il l'a prise au sérieux et l'a ouverte. Rassemblons ce qui reste.
L'isolement n'est pas un résultat, c'est une condition. Il n'apporte de lui-même ni rupture avec le réel ni travail original. C'est pourquoi les phrases « tu hallucines parce que tu es isolé » et « tu es original parce que tu es isolé » partagent la même erreur. Toutes deux regardent la même chambre et rendent un verdict sans demander qui s'y trouve et ce qu'il y fait. Le monastère et la prison sont la même architecture.
Mais cet essai ne finit pas dans l'incertitude. Car les maillons de la chaîne sont devenus visibles, et les maillons se changent en questions qu'on peut poser.
Le canal est-il ouvert ?
Ce qui s'est effondré dans la cellule n'était pas la solitude mais la possibilité de vérification. Existe-t-il une surface extérieure contre laquelle vous pouvez frapper votre croyance ? Cette surface peut être une personne, elle peut être votre propre œuvre passée, elle peut être un résultat réel que votre travail a rencontré dans le monde. Le canal n'a pas à être une personne. Mais il doit être quelque chose.
Le vu ou le vécu ?
La solitude physique et le sentiment de solitude ne sont pas la même chose ; l'une se voit, l'autre non. Avoir du monde auprès de soi ne soulage pas la seconde, et son absence ne l'amène pas. L'observateur du dehors ne peut mesurer que le côté visible, et le plus souvent ne remarque pas que c'est cela qu'il mesure.
Qui a verrouillé ? Est-ce toujours la même personne ?
La porte a-t-elle été verrouillée du dedans ou du dehors ? Le caractère volontaire est le facteur distinctif le plus fort qui ait été mesuré. Mais cette question ne se pose pas une fois pour toutes, car la réponse change avec le temps, et elle change dans les deux sens : le choisi peut devenir subi, le subi peut devenir choisi.
Élargir ou rétrécir ?
Qu'une solitude devenue préférence soit véritable ou serve de voile, c'est la capacité de la personne qui le dit. Si ce qu'elle peut faire augmente, la transformation est réelle. Si seul ce qu'elle peut vouloir diminue, ce n'est pas une préférence mais une capitulation.
La rêverie est-elle devant le travail, ou à sa place ?
Si la rêverie conduit à s'asseoir à la table, c'est de la capacité. Si la rêverie fournit elle-même la satisfaction et que le travail ne commence jamais, la fonction a été déplacée. Le critère n'est pas affectif mais comportemental : qu'a-t-on produit ce mois-ci ?
Que se passe-t-il quand une preuve contraire arrive ?
Ce qui sépare la vision du délire n'est pas la hardiesse du contenu mais la souplesse du raisonnement. Une prévision falsifiable change-t-elle lorsqu'elle est falsifiée ?
Où est la dose ?
La durée et l'intensité comptent réellement, mais l'honnêteté est requise pour le dire : la courbe dose-réponse n'a pas été établie de façon méta-analytique. Plausible, non prouvé.
Aucune de ces questions ne donne la réponse « tu as raison » ou « tu as tort ». Toutes sont des questions d'étalonnage, et c'est bien le point : avant que le résultat n'apparaisse, la seule opération légitime n'est pas une étiquette ferme mais un étalonnage de probabilité.
L'étalonnage n'est pas unilatéral non plus. C'est pourquoi la conversation d'ouverture a abouti à une impasse. Les deux côtés rendaient des verdicts fermes, et ni l'un ni l'autre ne détenait un instrument capable d'en rendre un. La réponse n'était pas « tu as raison », ni « tu ne comprends pas ». La réponse était celle-ci : nous mesurons tous les deux, nos deux instruments sont fragiles, parlons donc des critères.
Une dernière chose. Tout au long de cet essai le sujet a semblé être une personne travaillant seule. Il ne l'est pas.
Si l'épreuve du réel est un processus partagé et incarné, ce qui peut l'émousser n'est pas la solitude physique mais l'érosion des canaux de vérification. À une époque où la réciprocité en face à face est de plus en plus remplacée par un contact médié par l'écran, où chacun est entouré de ses propres preuves dans son propre fil, cette érosion n'est plus la situation particulière du créateur solitaire.
L'homme dans la cellule a demandé à la cellule voisine parce qu'il n'avait aucun autre instrument de mesure. « Parfois il entend quelque chose et moi non. Je sais que l'un de nous deux est fou, mais lequel ? »
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Note de version
v1.2 · 21 juillet 2026 · deux témoignages nommés.
Les deux exemples de résistance de la huitième section étaient donnés anonymement dans les versions précédentes. Tous deux figurent dans la source sous leur propre nom et avec leur propre témoignage publié : le récit de première main paru dans la presse sous la signature de Robert King (King, 2010) et le travail mené par Herman Wallace avec l'artiste Jackie Sumell (Sumell & Wallace, 2006). L'anonymisation ne protégeait ici aucune vie privée, car il n'y en avait aucune à protéger ; elle rendait en revanche invisibles deux sources primaires que le lecteur aurait pu suivre. Les noms ont été rétablis, les références sont entrées dans la bibliographie. L'axe du texte demeure la structure ; les noms ne sont pas le sujet de la thèse mais la référence du témoignage.
Cette décision s'accorde avec l'argument même du texte. Un essai qui soutient que ce qui s'érode à l'isolement n'est pas le contact mais la réciprocité, c'est-à-dire la reconnaissance du sujet par autrui, produisait une contradiction ténue en laissant sans nom ceux qui ont su résister. Cette version suit l'original turc dans sa version v1.2.
v1.1 · 21 juillet 2026 · la couche phénoménologique de la sixième section adossée à sa source primaire.
Une lacune subsistait à la première publication, et elle était ouvertement consignée plus bas, dans le régime des sources : la discussion phénoménologique de la sixième section reposait uniquement sur l'analyse de Gallagher (2014), et les concepts de Husserl, de Heidegger et de Merleau-Ponty y étaient donnés de seconde main, avec la mention « tel que discuté par ». Guenther (2011), le travail primaire sur la question, avait été obtenu le jour de la publication mais n'avait pas été lu. Il a été lu pour cette version et il est entré dans le texte. La sixième section est passée de onze à vingt et un paragraphes, la huitième de quatorze à seize ; trois références se sont ajoutées à la bibliographie, dont le total est de vingt-quatre.
Cela a pour la version française une conséquence propre. Husserl écrivait en allemand et Guenther le cite en anglais ; les concepts de la sixième section ne sont donc ici ni traduits pour cette page ni ramenés à l'allemand, mais repris à la tradition française de traduction de Husserl. Ils ont été relevés dans les Méditations cartésiennes : « une couche cohérente du phénomène du monde » et « existant pour chacun et accessible à chacun » viennent du paragraphe 44, « la synthèse passive » du paragraphe 51 et « antéprédicatif » du paragraphe 4, dans la traduction de Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas (Armand Colin, 1931 ; Vrin, 1966). Le mot allemand est conservé auprès du terme français là où il nomme le mécanisme.
Deux points ont demandé une décision. La couche fondatrice (die wesensmäßig fundierende Schicht) n'est pas nommée comme telle par Peiffer et Levinas, qui rendent la phrase autrement ; le terme est repris à la traduction dirigée par Marc de Launay (PUF, 1994), aujourd'hui la référence savante pour la cinquième Méditation. Pour Paarung, le français dispose de deux traductions concurrentes : Levinas a choisi « accouplement », de Launay « appariement ». Le premier est le terme fondateur et c'est sous ce nom que le lecteur retrouvera le paragraphe 51 ; mais il porte en français une connotation charnelle qui, dans un essai sur l'isolement carcéral, déplacerait le sens vers un endroit où il n'est pas. C'est donc « appariement » qui figure dans le corps du texte, précédé du mot de Husserl. La formule propre à Guenther est née en anglais et n'a pas de traduction française publiée : elle est citée en anglais, et sa version française est la nôtre.
v1.0 · 20 juillet 2026 · première publication de la version française.
Ce texte français est une traduction de l'original turc (v1.0, première publication le 20 juillet 2026) et porte son propre numéro de version ; il n'hérite pas de l'historique de versions du texte turc.
Notes sur la traduction
Le passage cité dans la onzième section est de Johann Georg Zimmermann, qui écrivait en allemand. La phrase anglaise qui figure dans la version anglaise est la traduction de Rydberg (2021). Le français dispose ici de deux traductions publiées : celle de J. B. Mercier (Paris, 1788), sur laquelle fut d'ailleurs faite la traduction anglaise de 1791 citée par la version anglaise, et la traduction nouvelle de Xavier Marmier (Paris, Charpentier, 1859). La règle suivie dans ces pages veut qu'une traduction établie soit préférée à la nôtre. Elle n'a pas été suivie ici, et il faut dire pourquoi.
Le passage correspondant chez Marmier se lit ainsi : « Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer. » La comparaison avec l'original allemand montre trois écarts. L'obligation impersonnelle de l'allemand, muß man, y devient une intention à la première personne, « nous voulons essayer » ; les deux verbes de l'original, beobachten und prüfen, observer et éprouver, deviennent un seul verbe de connaissance, « reconnaître » ; et l'image finale, gute Früchte bringt, porter de bons fruits, disparaît au profit de « à désirer ». Or c'est précisément la force normative de cette phrase que l'essai lui emprunte : elle est citée comme une exigence adressée à quiconque juge, non comme le programme d'un auteur. Une traduction du dix-neuvième siècle, fidèle aux usages de son temps, ne peut pas porter cette charge. La phrase a donc été traduite ici de l'original allemand, vérifié sur deux impressions (l'édition numérique de Leipzig 1784 et la numérisation originale de l'édition de Troppau 1785, Bayerische Staatsbibliothek, bsb10724341), et les deux traductions françaises sont nommées dans les références afin que le lecteur puisse s'y reporter. Le texte de Mercier n'a pas pu être consulté directement lors de la préparation de cette version.
Un mot sur la référence elle-même. La version anglaise renvoie à la traduction anglaise de 1791 ; sa page de titre indique qu'elle fut faite non sur l'allemand mais sur le français de Mercier. La présente version cite donc l'original allemand de 1784.
Un passage a demandé une adaptation. La quatrième section observe qu'en anglais comme en turc un seul mot recouvre la solitude choisie et la solitude subie. Le français est dans une situation plus resserrée encore : là où l'anglais dispose de deux mots dont l'usage courant efface la distinction, le français n'en a qu'un. Cette observation a été ajoutée sans modifier l'affirmation de la source (Long & Averill, 2003), qui porte sur l'anglais, et le constat de la section s'en trouve durci plutôt qu'affaibli. Dans le corps du texte, les deux phénomènes sont distingués par leur qualificatif, choisie et subie.
Citations
Les sources longuement citées dans cet essai sont, à l'exception de Zimmermann, des ouvrages de langue anglaise. Leurs passages ont été traduits pour cette version directement depuis les textes originaux, et non depuis la version turque ou anglaise. Cela vaut pour les propos des détenus et le cadrage clinique chez Grassian (1983), le paragraphe de révision et les deux observations chez Storr (1988), le participant #62 chez Solomonova et al. (2025), les observations de Weiss (1973) et l'item d'échelle chez Weinstein et al. (2021). Aucune traduction française publiée de Storr (1988) ni d'Alberti (2019) n'a pu être repérée.
Les entrées de dictionnaire de la quatrième section n'ont délibérément pas été traduites. Ce qui s'y discute est le sens d'un mot anglais à un siècle donné ; les entrées sont elles-mêmes la pièce à conviction, et une pièce à conviction traduite ne prouve plus rien. Elles figurent dans leur formulation anglaise, l'explication les accompagnant en français.
L'examen des sources mené avant la publication
Ce texte est passé par un examen des sources avant d'aller à la publication. Toutes les citations et valeurs chiffrées ont été vérifiées à nouveau sur les textes sources eux-mêmes. Cinq corrections furent faites lors de ce tour : la taille de l'échantillon de l'étude Solomonova (soixante-huit participants, et non plus de cent entretiens), deux proportions dans la même étude (un tiers plutôt qu'un quart se virent prescrire des antipsychotiques ; l'expression « a quitté la retraite » se rapportait dans la source à ceux qui reçurent un nouveau diagnostic), la chaîne de citation du résultat sur les interventions dans la sixième section (le résultat n'est pas constitué des données propres de Holt mais des deux méta-analyses qui y sont rapportées ; les sources primaires ont été ajoutées), la suppression de trois critères attribués dans la neuvième section à Somer 2002 et introuvables dans ce texte, ainsi qu'un rendu plus fidèle de la première citation de Grassian. S'y ajoutent une couche entrée dans la quatrième section sur le caractère mono-source de l'argument historique (Rydberg 2021, Zimmermann), et dans la onzième la contrepartie empirique de la perméabilité (Paterson & Park 2023), accompagnée d'un témoignage tiré du premier traité moderne complet sur la solitude.
Ce qui est signalé comme argument propre
Le brouillon d'avant publication comptait deux points comme raisonnement propre de l'essai. Une recherche élargie en a retiré un.
Le premier point, la perméabilité dans les deux sens de la frontière entre solitude choisie et solitude subie, n'est plus présenté comme un argument original : la transformation d'une solitude subie en ressource féconde est documentée qualitativement (Paterson & Park, 2023), et le texte s'appuie sur cette étude.
Le second point, à savoir que le critère séparant la transformation véritable de la capitulation tient à la direction de la capacité, demeure la construction propre de cet essai ; il a été tiré d'une comparaison du matériau brut chez Grassian et chez Storr, et non greffé sur les sources. Une réserve reste nécessaire : le critère ne se tient pas dans le vide, et il est apparenté par sa logique à la discussion des préférences adaptatives et à l'approche par les capabilités. L'affirmation n'est pas « un tel critère n'existe pas dans le champ » mais « la construction proposée ici, et son fondement sur ces deux cas, appartiennent à cet essai ».
Régime des sources
Les textes intégraux des sources citées ont été obtenus, archivés et indexés. La version v1.0 comptait trois exceptions ; l'une a été fermée en v1.1, deux demeurent ouvertement nommées. Deux autres se sont ajoutées en v1.2 et sont également consignées ci-dessous.
Guenther (2011), Subjects without a world? An Husserlian analysis of solitary confinement, n'a pas été utilisé dans cet essai ; la discussion phénoménologique de la sixième section repose uniquement sur l'analyse propre de Gallagher (2014), et les concepts de Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty y sont signalés comme discutés par lui. Ce travail s'est révélé par la suite en libre accès, mais son texte n'est pas devenu disponible pendant la préparation de cette version. (Cette exception est fermée en v1.1 ; la source a été lue et elle est entrée comme source primaire dans la sixième section. Les phrases qui précèdent consignent l'état de la v1.0 et sont demeurées inchangées.)
Somer (2002) n'est pas en libre accès. La définition du concept a pu être vérifiée par un texte traduit se trouvant dans les archives de l'auteur ; le texte original anglais n'a pas été consulté. L'affirmation reposant sur cette source a donc été limitée au noyau que la traduction pouvait établir.
Zagic et al. (2022) n'est pas en libre accès et n'a pas été consulté directement ; le résultat étant rapporté par Holt (2025), il est donné dans le texte et dans les références avec la mention « tel que rapporté dans ».
King (2010) ainsi que Sumell & Wallace (2006) n'ont pas été consultés directement (les deux exceptions ajoutées en v1.2). Les deux exemples de résistance de la huitième section proviennent de la restitution qu'en donne Guenther (2011) et portent dans le texte la mention « tel que rapporté dans ». Les références ont été reprises de la bibliographie de la source qui les rapporte et intégrées afin que le lecteur puisse s'y reporter ; l'accessibilité du lien vers l'article de presse a été vérifiée. Les textes de ces deux témoignages eux-mêmes n'ont pas été lus, et les détails ne figurent donc que dans la mesure où la source qui les rapporte les a retenus.
Note sur les numéros de page
Les citations de Storr (1988) et de Koch (1994) proviennent de textes électroniques. Les données de publication de Storr ont été vérifiées (première édition le 18 juillet 1988, Free Press, 216 pages), mais comme on ignore quelle pagination porte la version électronique, aucun numéro de page n'est donné. La lacune a été préférée à un numéro invérifiable. Il en va autrement pour Zimmermann (1784) : le passage y est vérifié sur deux impressions, il se trouve au début de la seconde partie, pages 3 à 4 de l'édition de Leipzig.
Autres Textes
Version 1.2 · Première publication : 20 juillet 2026 · Révision : 21 juillet 2026, la couche phénoménologique de la sixième section adossée à sa source primaire (Guenther, 2011) ; deux exemples de résistance et un avertissement ajoutés à la huitième section, ces deux témoignages ensuite nommés (King, 2010 ; Sumell & Wallace, 2006)
Notice d'archivage permanente, toutes les versions : 10.5281/zenodo.21899539 · Zenodo