La cathédrale et l'aiguille

Dans quel cas est-il légitime d'habiller un phénomène de théorie, et dans quel cas est-ce de la fausse profondeur ?

PENSÉE · 31 AOÛT 2026

1. Un outil tiré d'un échec

Ce texte propose un petit outil. Nous avons devant nous un phénomène (quelque chose qui se produit réellement dans le monde) ; sur lui, nous voulons ériger une pensée, un cadre, une théorie. La plupart du temps, cette théorie éclaire vraiment le phénomène. Mais parfois nous dressons un édifice trop lourd pour que le phénomène puisse le porter : un cadre qui paraît imposant tout en ne disant rien de neuf. L'outil que propose ce texte ne consiste qu'en quelques questions permettant de distinguer les deux. Des questions que l'on peut poser lorsqu'on rencontre un phénomène habillé de théorie (qu'il s'agisse d'une théorie érigée par un autre ou par soi-même). Nous n'avons pas tiré cet outil d'un lieu abstrait, mais de notre propre échec ; c'est pourquoi il faut d'abord raconter cet échec.

Pendant un temps, nous avons travaillé sur l'étrange destin des textes écrits au sujet de l'intelligence artificielle. Un tel texte vieillit souvent à l'instant même où il est écrit, car ce qu'il décrit (les capacités, les limites, le comportement d'un modèle) a déjà changé le temps qu'on le lise. L'observation était réelle. Mais nous ne nous en sommes pas contentés. Autour de l'observation, nous avons tissé un édifice toujours plus grand. Nous avons défini l'auteur comme un « historien simultané » : quelqu'un qui consigne son propre moment tout en le vivant encore. Puis nous avons convoqué des concepts de la philosophie de l'histoire : strates du temps, glissements d'horizon, la distance d'un événement à son propre récit. Chaque nouveau concept justifiait le précédent, et chaque justification appelait un nouveau concept.

À un moment, l'édifice s'est effondré sous son propre poids. La cause de l'effondrement n'était pas une objection venue de l'extérieur ; elle venait de l'intérieur de l'édifice. Un texte qui décrit le caractère éphémère des choses était lui-même éphémère, de sorte que la thèse se détruisait elle-même : le texte qui affirmait « tout texte sur l'IA vieillit » était lui-même un texte sur l'IA, et il vieillirait aussi. Nous avons tenté de sauver cette contradiction par une distinction (l'édifice est durable, seuls les exemples vieillissent), mais le concept sauveur lui-même n'avait de sens qu'à l'instant de sa construction, lui aussi était éphémère. Il n'est resté qu'un diagnostic simple : nous avions habillé un outil d'un cadre philosophique bien trop grand pour qu'il puisse le porter. Le phénomène (les textes écrits sur l'IA vieillissent vite) était réel et ordinaire ; il ne méritait rien de plus qu'un avertissement d'une phrase. Le transformer en théorie, ce n'était pas expliquer, mais dresser une scène.

Cette expérience a laissé une question derrière elle ; et c'est le sujet de ce texte : dans quel cas un phénomène mérite-t-il une théorie, et dans quel cas l'habiller de théorie n'est-il qu'une dramatisation ? Y a-t-il un moyen de distinguer les deux ?

Il faut dire d'emblée que la question n'est pas personnelle. Si nous avons choisi notre propre échec comme exemple, ce n'est pas parce qu'il serait singulier, mais au contraire parce qu'il est représentatif. La même erreur, la tendance à doter une idée d'un cadre plus lourd qu'il ne faut, apparaît fréquemment aussi bien dans les textes académiques que dans les débats actuels sur l'intelligence artificielle. Examiner de près un seul cas est, en ceci que ce cas porte sa propre preuve, plus fiable que de nombreux exemples rassemblés de loin : ici, nous savons de l'intérieur ce qui a mal tourné, et comment.

2. Le nom du mal : la surthéorisation

Il faut d'abord tenir le concept serré, car, laissé lâche, il en vient à englober tout effort de théorisation et ne distingue plus rien. Dans ce texte, la surthéorisation signifie habiller un phénomène d'un cadre auquel manquent ces trois propriétés :

1

Il ne condense pas le phénomène en un petit nombre de principes (il ne ramène pas des choses très différentes à un unique noyau explicatif).

2

Il ne produit aucune prédiction ni distinction nouvelle (il ne dit rien de ce qui adviendrait dans une situation encore inédite).

3

Il est opaque quant à sa portée (il ne précise pas honnêtement où il vaut et où il ne vaut pas).

Attention : nous ne parlons de surthéorisation que lorsque ces trois critères manquent tous à la fois. La cible n'est pas tout concept imposant, mais uniquement le concept qui n'accomplit aucun travail. L'absence de ces trois propriétés n'est pas fortuite ; ensemble, elles dissimulent sous l'apparence d'une explication un simple changement de nom. Autrement dit, au lieu de dire quelque chose de neuf sur le phénomène, on lui a donné un nom plus chic. Deux vieux diagnostics l'éclairent ensemble.

Premier diagnostic : le reduplication error (erreur de réduplication). Gilbert Ryle (l'un des noms importants de la philosophie britannique du vingtième siècle, dont l'œuvre majeure en philosophie de l'esprit est The Concept of Mind, paru en 1949) nomme une erreur encore profondément enracinée dans les sciences du comportement. L'erreur est celle-ci : pour expliquer un phénomène, on invente une copie imaginaire de ce phénomène, puis on traite la copie comme la cause du phénomène (Ryle, cité d'après Holth, 2001). L'exemple classique vient de Molière. Dans l'une de ses pièces, on demande à un candidat en médecine, lors de son examen, pourquoi l'opium endort ; sa réponse est que l'opium contient une « vertu dormitive » (dormitive virtue). Ce n'est pas une explication ; c'est une répétition de la question dans un mot plus grandiose. Répondre à « Pourquoi endort-il ? » par « Parce qu'il est endormant » n'ajoute aucun savoir nouveau. L'avertissement de Darwin pointe dans la même direction : nous pouvons croire être parvenus à une explication alors que nous ne faisons que reformuler un phénomène (Holth, 2001). Notre propre effondrement était exactement cela : nous avons nommé le phénomène « les textes vieillissent » du nom d'« historicisme simultané », puis nous avons pris ce nom pour la profondeur du phénomène.

Deuxième diagnostic : le theory stretching (étirement de la théorie). Frankenhuis, Panchanathan et Smaldino (2023) décrivent une pratique très répandue dans les sciences sociales : interpréter une affirmation vague de façon toujours plus large, de sorte qu'elle engloutisse aussi des données situées hors de sa portée initiale (theory stretching, étirer la théorie). Comme le soulignent les auteurs, cela peut être un schéma récurrent ; chaque affirmation élargie prépare le terrain de l'élargissement suivant, et de plus en plus de données hors portée sont admises (Frankenhuis et al., 2023). Notre propre édifice avait grandi ainsi : chaque nouveau concept était convoqué pour combler le vide ouvert par le précédent.

Le reduplication error et le theory stretching sont les deux faces d'un même mal. L'un œuvre vers l'intérieur (place une copie imaginaire à l'intérieur du phénomène), l'autre vers l'extérieur (étire le cadre au-delà de la portée du phénomène). Leur résultat commun est celui-ci : la preuve dont on dispose paraît plus forte qu'elle ne l'est.

3. La boussole : trois questions, et une quatrième

Le diagnostic seul ne suffit pas ; pour une distinction utile, il faut des questions concrètes que l'on puisse poser lorsqu'on rencontre un phénomène. Les trois questions suivantes, convergeant depuis des littératures différentes, servent à éprouver si un cadre est une théorie légitime ou de la surthéorisation. Il importe de dire d'emblée que ces questions sont une boussole, non une guillotine ; c'est-à-dire qu'elles indiquent une direction, elles ne tranchent pas de têtes. J'explique pourquoi dans la cinquième section.

1

Cohérence interne

Le cadre est-il un renommage plus imposant du phénomène qu'il explique ?

2

Concept de sauvetage

Un concept joker, absorbant toute donnée défavorable, entre-t-il en jeu ?

3

Transparence de portée

Condense-t-il le phénomène en peu de principes et produit-il de nouvelles prédictions ; est-il honnête quant à sa portée ?

4

Adéquation catégorielle

Le phénomène appartient-il vraiment à la catégorie du cadre qu'on lui impose ?

Question 1. Cohérence interne : le cadre est-il un renommage plus imposant du phénomène qu'il explique ?

Si la cause et l'effet d'un cadre sont deux noms pour la même chose, il n'y a pas d'explication. Les énoncés dont le sujet et le prédicat répètent le même phénomène, comme « la démence conduit à l'oubli », sont un drapeau rouge ; car la démence signifie déjà, pour l'essentiel, l'oubli : la phrase n'énonce pas une cause, elle dit deux fois la même chose (Holth, 2001). Le même problème apparaît aussi sous une forme plus insidieuse. Popov (2023) décrit une boucle fréquente dans la recherche sur la mémoire (appelons-la ici de son propre nom, « double dipping », double trempage) : un chercheur fixe d'abord les réglages (les paramètres) d'un modèle en regardant les données recueillies auprès de sujets, puis compte le bon ajustement de ce modèle à ces mêmes données comme preuve de sa théorie. Or l'ajustement était garanti dès le départ, puisque le modèle avait déjà été calé sur ces données. Concrètement : si tu regardes les résultats d'examen d'un élève et dis « cet élève est tellement travailleur », puis présentes les mêmes résultats en disant « voyez, son assiduité explique ses notes d'examen », tu n'as rien expliqué ; tu as décollé une étiquette des notes pour la recoller sur les notes. Frankenhuis et ses collègues (2023) y ajoutent une dimension temporelle : il faut demander si une théorie est cohérente d'un article à l'autre, car l'une des habitudes les plus nuisibles est d'utiliser la même étiquette pour des affirmations différentes dans des études différentes. La cohérence ne se cherche pas seulement à l'intérieur d'un seul texte, mais aussi entre les usages d'un concept au fil du temps.

Question 2. Concept de sauvetage : le cadre met-il en jeu un concept joker qui absorbe toute donnée défavorable ?

Quelle observation une théorie interdit-elle ? Si elle n'en interdit aucune, c'est-à-dire si elle s'accorde à tout résultat possible, elle n'a aucune valeur explicative. Le principe est simple ici : moins un modèle permet de choses, plus il est impressionnant quand ce qu'il permet se produit ; un modèle qui s'accorde à tout ne dit rien (le principe de Roberts et Pashler, d'après Popov 2023). Un exemple : une prévision météo qui annonce « demain il pleuvra ou il ne pleuvra pas » ne se trompe jamais, mais est pour cela même sans valeur ; elle n'exclut aucune possibilité. La prévision précieuse est celle qui prend sur elle le risque de se tromper.

Cette absorption a aussi une anatomie rhétorique. Frankenhuis et ses collègues (2023) l'appellent, du nom que lui donne Shackel, le jeu « motte-and-bailey ». Le nom vient d'un type de château médiéval : la bailey est la vaste enceinte d'en bas, mais difficile à défendre ; la motte est la petite tour sur la butte au-dessus, mais facile à défendre. Quand vient l'attaque, on se retire de l'enceinte vers la tour, et quand le danger est passé, on se redéploie en bas. Leur équivalent dans la discussion est celui-ci : un locuteur avance d'abord une thèse ambitieuse mais difficile à défendre (la vaste enceinte) ; contestée, il se replie sur une thèse qui lui ressemble mais bien plus modeste et facile à défendre (la tour sur la butte) ; le danger passé, il dit « ma thèse véritable n'a jamais été réfutée » et revient à la thèse ambitieuse. Notre propre tentative de sauvetage, « l'édifice est durable, seuls les exemples vieillissent », était exactement une telle tour sur la butte : un refuge plus petit et mieux défendable où nous avons fui quand la thèse véritable, plus grande, s'est trouvée sous pression.

Ce danger a aussi son revers. Un concept convoqué pour sauver un cadre porte parfois un noyau légitime, mais, appliqué sans limite, rend la théorie irréfutable. Dalton (2016), en objectant à la mesure de la fausse profondeur par Pennycook et ses collègues, met en jeu le concept de « transcendance » : peut-être même des phrases produites au hasard peuvent-elles faire naître chez le lecteur un véritable moment de perspicacité. L'objection a un côté légitime. Mais lorsque la « transcendance » est laissée assez large pour absorber toute donnée défavorable (si la phrase paraît signifiante, « voilà la transcendance » ; si elle paraît vide de sens, « tu n'es pas ouvert à la transcendance »), elle se transforme elle-même en concept de sauvetage. Cette épreuve doit donc s'appliquer autant à notre propre objection qu'à la théorie d'autrui.

Question 3. Transparence de portée : le cadre condense-t-il le phénomène en peu de principes et produit-il une nouvelle prédiction ; est-il honnête quant à sa portée ?

Cette question était au départ « ce phénomène mérite-t-il une théorie ? » L'apport de Frankenhuis et ses collègues (2023) l'a rendue plus utile. Leur accent est celui-ci : l'incertitude est inévitable à un stade précoce, voire utile ; le problème n'est pas l'incertitude elle-même, mais l'incertitude dissimulée. Tant qu'un auteur est ouvert quant à la portée de sa théorie (sous quelles conditions elle vaut et sous lesquelles elle ne vaut pas), l'incertitude est un début honnête. Mais s'il la dissimule et dresse une façade de clarté, il en résulte un « village Potemkine ». Le nom vient de ceci : selon la légende, l'homme d'État russe Grigori Potemkine fit ériger, le long de la route qu'emprunterait l'impératrice, au lieu de pauvres villages, des façades peintes qui, de loin, ressemblaient à des villages ; de près, un visage derrière lequel il n'y a rien. Une théorie présentée avec trop d'ordre peut être ainsi : solide de loin, vide de près.

La condensation et la prédiction nouvelle donnent son contenu à cette question. Pour Popov (2023), la valeur d'une théorie se mesure au degré où elle ramène une grande variété de phénomènes à un petit nombre de principes ; une théorie qui ne fait qu'énumérer une à une toutes les observations n'a aucune valeur (un annuaire téléphonique porte beaucoup d'information mais n'explique rien). Une bonne théorie est en même temps un « inference ticket » (billet d'inférence ; le terme de Ryle, d'après Popov 2023) : elle dit à l'avance ce qui adviendra dans une situation encore inédite. L'un des plus beaux exemples en est la découverte de Neptune. Au dix-neuvième siècle, l'astronome Urbain Le Verrier, en regardant de petits écarts dans l'orbite de la planète Uranus, dit par le seul calcul où exactement dans le ciel devait se trouver une planète que personne n'avait encore vue ; lorsque les télescopes furent tournés vers ce point, Neptune était là. Une bonne théorie donne justement un tel « billet » : elle transforme l'information que tu as en main en droit de passage vers un lieu où tu n'es pas encore allé. Pennycook et ses collègues (2015) saisissent la même distinction du côté de la communication : un texte (ou une théorie) cherche-t-il à informer ou à impressionner ? Le pseudo-profound bullshit (foutaise pseudo-profonde) est un langage qui suggère du sens sans le contenir, qui cherche moins à enseigner qu'à séduire. Notre propre effondrement est resté net à cette épreuve : « l'historicisme simultané » répétait un seul phénomène avec un concept orné, ne ramenait rien à peu de principes et ne produisait aucune prédiction nouvelle.

Quatrième examen. Adéquation catégorielle : le phénomène appartient-il vraiment à la catégorie du cadre qu'on lui impose ?

L'apport propre de Ryle, le « category mistake » (erreur de catégorie ; Holth, 2001), ajoute ici une chose : traiter un phénomène dans le langage d'une catégorie à laquelle il n'appartient pas. Une erreur de catégorie, c'est mettre une chose dans le mauvais type de boîte. L'exemple classique : tu fais visiter une université à quelqu'un, tu lui montres la bibliothèque, les facultés, les résidences, et il demande « mais où est l'université ? » L'université n'est pas un bâtiment à part, dressé à côté des autres ; elle est leur tout ordonné. Il a posé la question dans la mauvaise catégorie. Ce que nous avons fait, c'était exactement cela : nous avons mis un outil (la génération de texte par l'intelligence artificielle) dans la catégorie de la philosophie de l'histoire. L'outil n'était pas un sujet historique ; lui imposer les concepts de la théorie de l'histoire n'éclairait pas le phénomène, cela le cherchait sur la mauvaise étagère.

4. Voir la boussole à l'œuvre : un verre

Jusqu'ici, nous avons surtout éprouvé la boussole sur notre propre effondrement. Mais notre propre échec est un exemple à la fois chargé et compliqué ; pour voir comment l'outil travaille plus à nu, regardons un phénomène ordinaire, sans rapport avec la théorie : le bris d'un verre.

Nous avons un verre brisé ; comparons ces deux phrases :

A · passe la boussole

« Ce verre est fragile. »

Nomme une disposition : falsifiable, condense une foule de prédictions, parle dans la bonne catégorie.

B · reste accroché à la boussole

« Le verre s'est brisé parce qu'il contient une essence de fragilité. »

Invente une substance : absorbe tout résultat, renomme le passé, transforme une disposition en substance.

À première vue, les deux semblent dire la même chose. Or l'une passe la boussole, l'autre reste accrochée. Parcourons les quatre questions une à une (l'exemple s'appuie sur Ryle, d'après Holth 2001).

Cohérence interne. La phrase (B), pour expliquer le fait du « bris », invente une substance interne nommée « essence de fragilité », puis rattache le bris à cette substance. Mais « fragilité » signifie déjà « une disposition à se briser facilement » ; (B) dit donc : « il s'est brisé parce qu'il était disposé à se briser ». Cela est, tout comme la « vertu dormitive » de l'opium, une répétition plus ornée de la question. (A), en revanche, n'affirme aucune substance interne ; elle nomme seulement une disposition du verre. La différence est fine mais décisive : (A) parle d'une disposition comportementale, (B) transforme cette disposition en substance et la présente comme si elle était une cause.

Concept de sauvetage. Quelle observation (A) interdit-elle ? Si je dis « ce verre est fragile », je m'attends à ce qu'il se brise si je le laisse tomber ; s'il tombe et ne se brise pas, je me suis trompé ; je dois retirer la qualification « fragile ». (A) est donc falsifiable ; elle interdit certaines observations. Et (B) ? Si je dis « il contient une essence de fragilité », lorsque le verre se brise je dis « voilà, son essence s'est manifestée » ; s'il ne se brise pas, je peux dire « son essence ne s'est pas encore éveillée ». Aucune observation ne peut réfuter cette phrase, car elle absorbe tout résultat. Voilà le concept de sauvetage : un joker qui semble expliquer tout en n'excluant rien.

Transparence de portée (condensation et prédiction nouvelle). (A) empaquette d'un seul mot une foule de prédictions : ce verre se brisera s'il tombe, se fêlera s'il est frappé par un objet dur, peut éclater lors d'un changement brusque de température, se brisera si l'on marche dessus. À l'instant où tu dis « fragile », tu lis à l'avance les résultats d'expériences que tu n'as pas encore faites ; c'est un billet d'inférence. (B), elle, ne produit aucune prédiction nouvelle ; elle ne fait que répéter en mots plus lourds un seul événement advenu (« il s'est brisé »). (A) condense et parle vers l'avant ; (B) ne fait que renommer le passé.

Adéquation catégorielle. « Fragile » est le nom d'une disposition : il dit comment un objet se comportera sous certaines conditions. L'employer comme une disposition (A) relève de la bonne catégorie. Mais (B) porte cette disposition dans la catégorie d'une substance, d'une essence interne (comme s'il y avait une « fragilité » dissoute dans le verre à la manière du sucre). Disposition et substance sont des catégories différentes ; désigner l'une dans le langage de l'autre est une erreur de catégorie.

De cet exemple découlent deux leçons. Premièrement, la tâche de la boussole n'est pas de cribler le phénomène, mais le cadre érigé autour du phénomène. La fragilité du verre est réelle ; (A) et (B) sont deux phrases différentes sur la même réalité, mais la boussole n'en crible qu'une. Autrement dit, l'outil ne dit pas « le verre n'est pas fragile » ; il dit « transformer la fragilité en substance n'ajoute aucune explication ». Deuxièmement, le même mot (fragilité) peut être dans un contexte un billet d'inférence légitime et dans un autre un renommage vide. Le jugement n'est donc pas porté sur le mot, mais sur la manière dont le mot est employé. Ces deux leçons sont aussi le noyau de la section suivante : la boussole n'est pas une guillotine.

5. Pourquoi la boussole n'est pas une guillotine

Ces quatre questions peuvent aisément se transformer en machine à rejeter : « ça ne condense pas, donc à la poubelle ». Ce serait tomber dans l'erreur même du diagnostic. Au moins quatre sources indépendantes donnent le même avertissement ; cet avertissement fait lui aussi partie de la boussole.

Dalton (2016) rappelle que tenir automatiquement pour absurde ce à quoi nous ne pouvons pas donner sens sur-le-champ est soi-même une erreur ; la profondeur se montre parfois plus tard, par l'apport du lecteur et une lente contemplation. Haslam, Tse et De Deyne (2021) montrent que l'élargissement d'un concept n'est pas automatiquement mauvais ; certains élargissements reconnaissent un phénomène réel mais jusque-là négligé, et peuvent donc être un gain progressif. Si, par exemple, le concept de « harcèlement », qui s'étend de la cour d'école au lieu de travail et de là au domaine en ligne, a rendu visibles des dommages réels et jusque-là innommés, ce n'est pas une dilution mais un gain. Frankenhuis et ses collègues (2023) défendent, par une belle comparaison tirée du jeu des « vingt questions », que l'incertitude peut être inévitable et utile dans la construction théorique précoce. Dans ce jeu, une personne garde une chose à l'esprit, et les autres tentent de la trouver par des questions à oui ou non. « Est-ce un humain ? » est une question large, « Est-ce Ringo Starr ? » une question étroite ; mais les deux sont également claires. Clarté et étroitesse sont donc des axes différents : un cadre n'est pas problématique parce qu'il est large, mais parce qu'il est opaque (pas honnête quant à sa portée). Enfin, Popov (2023) reconnaît que ce serait une erreur de transférer directement son propre critère (une précision mathématique au niveau des lois de la physique) aux sciences humaines ; si l'on place la barre trop haut, rien ne peut la franchir, et tout est rejeté comme « théorie insuffisante ».

La leçon commune de ces quatre avertissements est celle-ci : la tâche de la boussole n'est pas de retrancher un phénomène comme « indigne de théorie », mais de remarquer tôt un cadre qui se prend trop au sérieux. Elle indique une direction, elle n'exécute pas. L'équilibre est important ici, car l'outil lui-même peut verser dans l'excès : un lecteur qui condamne d'emblée tout concept imposant tombe précisément dans l'erreur du rejet précipité.

6. Pourquoi c'est répandu : deux mécanismes, une affirmation non mesurée

Il est facile de dire que la surthéorisation est fréquente, mais cela doit rester une observation et ne pas être présenté comme un fait mesuré. La leçon que donnent Haslam et ses collègues (2021) est ici un avertissement : même une propagation intuitivement attendue peut, mesurée avec soin, se révéler fausse (dans leur propre recherche, l'attente selon laquelle les diagnostics psychiatriques auraient connu au fil du temps une « inflation » générale n'a, dans l'ensemble, pas été confirmée par les données). Aussi, plutôt que de dire « épidémie », je me contente de nommer deux mécanismes qui pourraient nourrir cette tendance.

Du côté académique : la sélection par l'incitation. Frankenhuis et ses collègues (2023) montrent, par une logique simple, pourquoi la théorie vague survit. Parce qu'une théorie vague peut absorber tout résultat, son risque d'échec est faible et elle est plus facile à produire ; une théorie précise, étant réfutable, est risquée et plus laborieuse à produire. Lorsque la visibilité et la citation sont récompensées, même si personne ne le choisit consciemment, la structure d'incitation met en avant les producteurs de théorie vague. Il faut y penser comme à un processus de sélection : non pas un mal conscient, mais un environnement qui récompense et nourrit un certain type. Le point crucial est que le processus n'exige aucune intention ; même des chercheurs bien intentionnés peuvent dériver vers le vague sous cette pression.

Du côté du débat actuel : le guru effect (effet gourou). Frankenhuis et ses collègues (2023) touchent à une possibilité qu'ils laissent hors de leur propre portée : le phénomène que Sperber nomme le « guru effect ». Les gens tendent à tenir pour profond ce qu'ils ne peuvent pas saisir ; le vague engendre un sentiment de non-compréhension, ce sentiment éveille l'admiration, et l'admiration à son tour accélère la propagation d'une idée. Parce que, dans les essais actuels et les écrits populaires sur l'IA, la récompense n'est pas une « carrière » mais cette visibilité, le guru effect se transmet à ce champ plus directement que par le modèle académique de l'incitation. L'inintelligibilité est prise pour de la profondeur ; et ce qui est pris pour profond se propage.

Les deux mécanismes pointent dans la même direction : les cadres vagues et imposants se propagent plus aisément que les cadres clairs et modestes. Mais l'ampleur de ce phénomène reste une question empirique ; ce texte aussi la laisse non comme une hypothèse, mais comme une fin ouverte à explorer. (L'absence de résultat est elle aussi un résultat : en physique, la célèbre expérience de Michelson et Morley chercha à mesurer un milieu invisible que l'on croyait porteur de la lumière, et n'en trouva aucune trace ; ce « rien » devint un tournant, car il montrait que le milieu recherché n'existait pas. Avant de dire « c'est répandu », laisser place à la possibilité qu'il n'en soit peut-être pas ainsi est un petit exemple de la même honnêteté.)

7. Tourner la boussole vers ce texte

Un texte qui critique la surthéorisation peut lui-même être une cathédrale. L'honnêteté exige d'appliquer à ce texte même la boussole que je propose.

Cohérence interne. Puis-je employer le concept de « surthéorisation » de façon cohérente ? Le vrai risque ici est le processus que Haslam et ses collègues (2021) nomment « concept creep » (glissement conceptuel) : étendre un concept à des phénomènes toujours plus faibles, toujours plus différents, jusqu'à ce qu'il englobe tout et ne distingue plus rien. C'est pourquoi j'ai défini le concept de façon serrée dès le départ (section 2) : non pas tout effort de théorisation, mais uniquement un cadre qui ne condense pas, ne produit pas de prédiction et est opaque quant à sa portée. Si j'avais collé « surthéorisation » à toute idée imposante, je serais tombé dans la dilution même que je critique.

Concept de sauvetage. Ce texte construit-il sa propre thèse de façon à absorber tout contre-exemple ? « S'il n'y a pas de besoin, à la poubelle » pourrait être une vaste enceinte (bailey), et « mais ceci est une question de transparence » une tour sur la butte (motte) ; c'est-à-dire que, sous pression, je pourrais fuir de la grande affirmation vers la petite. Pour échapper à ce piège, j'ai dit ouvertement quelle théorisation est légitime : celle qui est cohérente en interne, qui condense le phénomène, produit de nouvelles prédictions et est honnête quant à sa portée. Ce texte ne juge donc pas toute théorie ; il montre ce qu'il interdit, et laisse libre le terrain au-delà de cette limite.

Transparence de portée. Que la boussole paraisse très nette est en soi un risque. L'avertissement de Nguyen (d'après Frankenhuis et al., 2023) prend ici tout son poids : un sentiment de clarté, réel ou imaginé, met fin à l'examen. Une méthode présentée avec trop d'ordre peut précisément nous empêcher de voir ses propres limites. C'est pourquoi je laisse ouvertes les limites de la boussole : ces trois questions ne résolvent pas tout, elles sont calibrées par quatre avertissements indépendants, et une guillotine, elles ne le sont pas non plus. Elles n'existent pas pour retrancher un phénomène, mais pour me retourner vers moi-même et demander : « suis-je peut-être en train d'ériger ici une cathédrale ? »

8. Conclusion

Bâtir une théorie n'est pas un crime ; c'est l'une des choses qui font de l'homme un homme. Le problème, c'est d'ériger un édifice qu'un phénomène ne peut porter, et de le faire en outre de façon opaque quant à sa portée. On ne bâtit pas une cathédrale pour un besoin de la taille d'une aiguille ; mais à un besoin réel (une erreur à dissiper ou une lumière à allumer), nous devons un outil modeste.

L'outil que propose ce texte est petit : quatre questions et une calibration. Lorsque tu rencontres un phénomène, demande : le cadre le condense-t-il, dit-il quelque chose de neuf, est-il honnête quant à sa portée, cherche-t-il sur la bonne étagère ? Si les réponses sont faibles, et qu'elles restent faibles même après que tu as pesé cette faiblesse contre le pôle opposé (le rejet précipité, une barre trop haute), tu te trouves probablement devant une cathédrale. Cela veut souvent dire reconnaître qu'il suffit de laisser une observation d'une phrase comme une phrase. C'est aussi ce que nous a appris notre propre échec.

Bibliographie (APA 7)

Dalton, C. (2016). Bullshit for you; transcendence for me. A commentary on "On the reception and detection of pseudo-profound bullshit." Judgment and Decision Making, 11(1), 121-122.

Frankenhuis, W. E., Panchanathan, K., & Smaldino, P. E. (2023). Strategic ambiguity in the social sciences. Social Psychological Bulletin, 18, Article e9923. https://doi.org/10.32872/spb.9923

Haslam, N., Tse, J. S. Y., & De Deyne, S. (2021). Concept creep and psychiatrization. Frontiers in Sociology, 6, Article 806147. https://doi.org/10.3389/fsoc.2021.806147

Holth, P. (2001). The persistence of category mistakes in psychology. Behavior and Philosophy, 29, 203-219.

Pennycook, G., Cheyne, J. A., Barr, N., Koehler, D. J., & Fugelsang, J. A. (2015). On the reception and detection of pseudo-profound bullshit. Judgment and Decision Making, 10(6), 549-563. https://doi.org/10.1017/S1930297500006999

Popov, V. (2023). If God handed us the ground-truth theory of memory, how would we recognize it? [Preprint, in revision]. PsyArXiv. https://psyarxiv.com/ay5cm/

Version et note de modification

Ce texte est un texte vivant ; chaque changement significatif y laisse sa trace.

Version 1.0 · Première publication : 31 août 2026. Le brouillon source a été produit dans l'unité de recherche de l'auteur (une chaîne de brouillons internes de v1 à v2) ; ceci est la première publication publique du texte sur le site web.

Régime de traduction. La source de ce texte est le turc. Les termes sont rendus dans leurs termes techniques anglais d'origine (dormitive virtue, theory stretching, motte-and-bailey, category mistake, concept creep, double dipping, inference ticket, guru effect, pseudo-profound bullshit) ; le format de citation (auteur-année, et al., p., &) suit la convention savante anglaise. Il n'y a aucune citation littérale en langue étrangère ; les figures d'illustration (Molière, Le Verrier, Michelson et Morley, les vingt questions) sont données sous leurs formes établies.

yontu · halit cengiz uzuner

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